Mérindol vu par Philibert Humm

De père en fils

Philibert Humm, le critique anachorète de chez Match, nous présente Mérindol, son « grand père d’adoption » à travers la réédition – qu’il préface longuement et solennellement- de son roman Fausse-Route.

 

Une atmosphère « Audiard »

Les jeunes d’aujourd’hui nous désespèrent : translucides collectionneurs d’applis, ils offrent leur mélancolie au monde, sans pudeur. Ils sont apolitiques, incultes. Ils sont mondialisés, ils ne savent être que cela… Construire un destin, tracer sa route à rebrousse-temps dans cette masse, quitter ces autoroutes individualistes et ravageuses, marcher vers une liberté qu’on s’est soi-même fixé malgré le sens-unique de la société : quelle prouesse pour un jeune aujourd’hui !

Ces jeunes ne connaissent pas la guerre mais ils connaissent les attaques terroristes : ils ont vu des mitraillettes dans les rues de Paris : au fond leur égarement ressemble à celui de la jeunesse de 1950 : ils partagent son indécision, ses fanfaronnades, son égo malmené et son cynisme à tout épreuve. Et c’est en plein dans cet univers que nous jette Mérindol dans Fausse-route. Philibert Humm, le critique de chez Match qui le préface, tient des deux, également : Il roule en pétrolette italienne, boit des quarts de rouges et lit du hussard, soir et matin.

 

Chiné chez l’antiquaire !

C’est d’abords des lectures comme ça qui l’ont mis sur la piste Mérindol. Il a fini par entendre parler dans les bistrots de trois traine-savates du Paris des années 50 : Giraud, journaliste antiquaire et anarchiste, Doisneau, photographe célèbre et anarchiste et Mérindol, antiquaire écrivain et anarchiste. Doisneau est au fait de sa gloire, Giraud se fait lentement oublier et quant à Mérindol, personne ne sait grand-chose à son sujet. Philibert raconte donc dans la préface comment « infusant son cinquième beaujolais », il s’est mis en tête de trouver la tombe qui porte son nom. Faute de tombe, il a débusqué l’antiquaire de Saint Michel dans un pavillon lyonnais et en a rapidement fait son troisième grand père à Lyon. Aujourd’hui Mérindol est décédé pour de bon et Philibert a promis à sa veuve de rééditer le seul roman jamais édité du mentor : Fausse Route. Nous y voilà.

On entre pas dans ce récit, on grimpe à bord. Le titre vaut avertissement. C’est un segment de vie à bord d’un camion routier, que la vitesse ferme systématiquement en huit clos entre chaque arrêt. Lorsque le camion s’arrête, on prend son souffle, et puis on le retient jusqu’à la prochaine pompe. Des auto-stoppeurs viennent, Françoise en particulier, qui élit domicile entre deux cageots de légumes. Les paquets de clopes se vident. Les chauffeurs s’échauffent, leurs esprits aussi et ce morceau de destin tragique défile à toute berzingue, en même temps que le bitume. On est happé, on rit de l’humour spirituel et gouailleur des personnages. On est entrainé, comme dans un film d’Audiard, par les dialogues et pour peu qu’on ait l’habitude d’être passager, on se retrouve dans la trame toute simple qui nous fait avancer, kilomètres après kilomètres jusqu’à Lyon.

 

En dilettante

Ce roman est un tableau. Il sent « le thym, la lavande et le verbe d’antan » comme Les Vieux de Brel, les personnages sont intrigants, charismatique et d’un autre temps. D’un temps qui ressemble au notre. Ou on attend des réponses des expériences et où on se retrouve plus que jamais dans la situation du passager qui attend d’arriver. Cela rend l’ambiance palpable : on se sent en voiture, les sièges en mousse en moins. On soubresaute de nid de poule en nid de poule en tuant le temps comme on peut. On retrouve notre ennui, et on le trouve beau.

Ce morceau d’époque sort à La Dilettante, qui a encore une fois fait preuve de goût et d’authenticité. Saluons le travail de cet éditeur : la maison est de qualité. Rien à voir avec la majorité de ses concurrents puisqu’elle s’efforce de déblayer le terrain le plus glissant de l’édition, c’est-à-dire la création littéraire de qualité. Les jeunes talents. Le jeune talent ici, c’est celui de Philibert qui nous fait pouffer de rire pendant toute sa préface et qui nous tire une larme à la fin. Il se fait la voix de son grand-père adoptif et il le retrouve dans un rapport différent de celui d’ainé à jeune : celui de son époque. Mérindol, a qui on a rendu la parole, se fait alors fort de nous montrer toute la majesté et les déveines de son époque. Et il nous le montre à force de style, de longues sorties de ses personnages et de technique narrative.

Son huit clos est fascinant, on se sent au cinéma : la vitesse rapproche de Lyon, mais à chaque fois elle isole et décor se fige à nouveau. Anxiogène mais fascinant.

 

Augustin Maraval

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