Rencontre avec Valérie Deshoulières

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Née en 1961 à Paris, Valérie Deshoulières a suivi des études très poussées en littérature comparée. Active dans la recherche culturelle comme sur le terrain, elle a été professeur à l’Université Clermont-Ferrand II, avant de rejoindre en 2008 l’Université de la Sarre en Allemagne et de devenir directrice de l’Institut Français de Sarrebruck. Depuis septembre 2014, elle est retournée en France, pour enseigner à l’Institut Catholique de Paris. Elle a été la première à venir nous rencontrer en ce début d’année scolaire, pour nous parler de son parcours.

Présentée par Yann Migoubert, qui souligne son arrivée récente à l’Institut Catholique de Paris et son lien « très fort » avec notre master, Valérie Deshoulières a présenté l’Institut Français de Saarbruck comme un point très important de son parcours, et a souhaité en énoncer les différentes missions.

Parcours

Elle a commencé par étudier la littérature comparée, qu’elle définit comme le fait d’accueillir tout et être disponible. Elle donne un exemple : lorsqu’elle a été invitée à un colloque d’archéologie à Athènes, elle était la seule littéraire comparatiste à pouvoir évoquer le personnage de l’archéologue. Le comparatiste a une nature curieuse qui fait qu’il peut s’intéresser à beaucoup de choses. Elle a passé une thèse de Doctorat sur Paul Claudel, Robert Musil et Julio Cortàzar, pour ensuite soutenir une habilitation à diriger des thèses sur la mélancolie dans l’art européen. Rattachée à l’Université de Clermont-Ferrand, elle a eu la chance d’arriver à un moment où le responsable du département augmentait les moyens de la recherche. Elle y est restée une quinzaine d’année, puis a postulé à un emploi qui lui correspondait en tout : une partie de programmation culturelle, et une partie en tant qu’enseignante à l’Université. C’était à l’Université de la Sarre. Elle a été chargée de faire vivre l’Institut Français, en créant des ponts entre lui et l’Université. Elle était salariée de l’Université allemande, mais l’Institut fonctionnait avec les subventions du Ministère Français des Affaires étrangères à hauteur de 25 000 €. Ce n’est pas beaucoup et il a fallu trouver de nombreuses solutions pour financer les projets. Valérie Déshoulières considère que l’expérience enrichit l’enseignement, et n’imagine pas l’un sans l’autre.

Saarbruck et l’Institut Français

Elle nous a présenté la ville de Saarbruck, située dans un Land frontalier, entouré du Luxembourg et de l’Alsace. C’est un petit Land, mais passionnant par sa situation et sa vie culturelle en lien avec l’Europe. La Sarre a été tantôt française, tantôt allemande en fonction des situations politiques. En 1957, elle a été définitivement rattachée à l’Allemagne. Mais son objectif premier est que son peuple soit bilingue d’ici 2043. De nombreux allemands y parlent déjà plusieurs langues, mais ce n’est pas encore la totalité. Ses étudiants étaient parfois trilingues, voire plus. Mais l’Université reste un microcosme, et ne représente pas la totalité de la population. La France a donc un statut privilégié dans ce Land. Une partie de la Villa Europa, où réside l’Institut Français de Saarbruck, est consacré à la francophonie. C’est un monument qui date de 1913, qui appartenait à une riche famille, puis a appartenu à la ville de Saarbruck, et enfin à l’État, qui a voulu l’utiliser pour promouvoir la culture française. L’Université se situe juste à côté. Elle a été créée en 1943. A l’époque, la guerre n’était pas fini, mais les Allemands pensaient déjà à préparer la réconciliation.
L’équipe de Valérie Déshoulière occupait donc le rez-de-chaussait, à titre gracieux. Elles étaient trois :

  • Valérie Déshoulière
  • Élise le Bréquier, chargée de la relation entre l’Institut et tous les établissements scolaires jusqu’au baccalauréat. Son principal travail était la promotion de la langue française.
  • Sandra Fuhrmann, ingénieure scientifique, et bibliothécaire.

Leurs missions principales étaient de promouvoir la langue française, et la culture française.
Pour la langue française, elles aidaient à la préparation du DALF : un diplôme de langue qui est reconnu à l’international. Elles s’occupaient de 4000 dossiers par an, avec l’aide du Ministère Sarrois. Il y avait deux sessions par an, et c’était un travail très lourd. Elles organisaient également des concours autour de la langue française :

  • le concours des 10 mots : avec 10 mots, les élèves doivent composer des petits textes composés de ces mots. Un jury délibère, et une cérémonie de remise des prix a lieu
  • le concours internet
  • le prix des lycéens allemands
  • D’autres concours à l’initiative d’Élise le Bréquier, comme des concours pour les enfants.

Pour la culture française, Valérie Déshoulières avait une marge de manœuvre absolue. Tout responsable institutionnel est sollicité par le Bureau du Livre du Ministère des Affaires Étrangères de Berlin pour recevoir des écrivains. Financièrement c’est intéressant, parce que le Ministère participe à 50%. Si on a d’autres idées, il faut financer en soi-même la totalité. Mais Valérie Déshoulières tenait à recevoir des artistes qu’elle connaissait. Elle a toujours lu les écrivains qu’elle invitait, et n’invitait que ceux auxquels elle portait un intérêt tout particulier. C’est de cette façon qu’il faut selon elle organiser une programmation, et non en suivant une simple mode. En plus des écrivains, il y avait des soirées musicales, de théâtre, des expositions, etc. Le tout donnait une saison culturelle d’une soirée par semaine. Les concerts étaient ce qui coûtait le plus cher. Mais de façon générale, les honoraires étaient fixés à 200 €. En comptant l’organisation générale, le tout atteignait les 700 €. Le grand intérêt de Sarrbruck, c’est qu’il y avait déjà des choses qui existaient avant l’arrivée de Valérie Déshoulières : des festivals de musique, de théâtre, l’un des festivals de jazz les plus importants d’Allemagne. Cela lui a permis d’entrer dans une forme déjà existante, de la compléter, d’y participer.

Valérie Deshoulières a ensuite présenté les différents soutiens de l’Institut Français de Saarbruck :

  • Emmanuel Suard : conseiller d’action culturelle à Berlin, ancien président de la chaîne Arte. Il a visité tous ses instituts. Tous les Instituts Français relèvent de l’Institut Français d’Allemagne.
  • Le Consul : Frédéric Joureau, du Consulat Français de Sarre.
  • Annegret Kramp-Karrembauer, chef du gouvernement sarrois.
  • Union des Français de Sarre, qui représente aussi le fond du public. C’est une association puissante, dirigée en général par des industriels français, qui ont un réseau très important.

Avec 25 000 € par an, organiser un événement par semaine nécessite de trouver des partenariats ailleurs, pour coorganiser les manifestations. Parmi ces partenaires, on compte le Staatdtheater, la Mairie de Saarbruck, la Musikhochschule de Sarre, la SR, radio de Sarre, etc. Tout se fait en fonction des diverses rencontres de l’Institut Français.

Les étudiants

Le public était composé entre autres des étudiants et anciens étudiants. La mission de Valérie Déshoulières n’était pas seulement la promotion de la culture française, elle souhaitait que la programmation ait un lien avec son enseignement, avec l’Université. C’est ce qui la passionnait. Elle donne l’exemple d’un sujet qu’elle a proposé une année : avec ses collègues, ils ont choisi de parler de la Shoah. Peut-elle constituer un sujet de roman ? Valérie Déshoulières s’est demandé si elle pouvait proposer cela à ses étudiants. N’entendaient-ils pas suffisamment parler de la Shoah dans leur quotidien ?. Il s’est avéré que non : ils n’avaient pas réellement de cours de réflexion à ce sujet, et ils étaient en demande de ce genre de thématique. Pour cela, elle a proposé deux romans, La Pluie d’été de Marguerite Duras avec une référence implicite et discrète à la Shoah, ainsi que Jan Karski de Yannick Haenel, roman fondé sur l’histoire d’un résistant polonais. L’Institut lui a ainsi permis d’inviter au moment du séminaire Yannick Haenel, de projeter la deuxième interview de Jan Karski, qui n’était pas connue du grand public. Elle a pu aussi inviter une excellente spécialiste des romans et des récits en relation avec la Première et la Seconde Guerre Mondiale, Charlotte Lacoste. Cela a permis un débat musclé entre les intervenants, les étudiants, et toutes les personnes présentes. C’est ainsi ce double poste qui lui permettait d’enrichir son enseignement.

La revue Villa Europa

Une autre accroche pour les étudiants était l’atelier d’écriture. Valérie Déshoulières était en charge de l’atelier de création de l’Université de la Sarre. Il y avait une entente entre elle et les étudiants. Ils suivaient les soirées de l’Institut, et les invités leur donnaient une consigne d’écriture. Par exemple Jean-Yves Jouannais, critique d’art et écrivain français, à la fin de sa performance, a donné aux étudiants la consigne suivante : « vous allez parler de la guerre sans utiliser une seule fois un mot appartenant au champs lexical de la guerre ». La récompense, c’était pour les meilleurs textes d’être publiés dans la revue Villa Europa. Valérie Déshoulières cherchait à laisser une trace. C’est par l’intermédiaire de cette revue qu’elle y parvenait. Elle a fondé la Villa Europa en arrivant en Allemagne, et a voulu que le contenu soit le parfait reflet de la programmation culturelle et de leur façon de travailler. Trois avant-propos étaient écrits par trois personnes différentes : l’un était écrit par une personnalité française, l’autre par une personnalité allemande, et le troisième une présentation de Valérie Déshoulières. Il y avait trois sections dans la revue : une consacrée à l’Europe, où étaient publiées toutes les conférences sur l’Europe, une « Terre d’encre », avec les récits des invités, et la troisième « Pont des Arts », avec les textes de ses étudiants.

Questions

Comment s’est déroulée l’édition de cette revue ?

Quand J’ai passé l’entretien pour ce poste, je prévoyais déjà de créer une revue. Je savais qu’il n’y en avait pas encore, que personne n’occupait ce terrain. J’ai tout de suite demandé un rendez-vous avec le directeur des Presses Universitaires, et la revue a pu être fondée. Je m’occupais de tout le contenu, et mon assistante s’occupait de la mise en page. Je supervisais ensuite l’édition.

Quels sont les coûts de cette édition ?

Cela coûte 2 000 € pour 500 exemplaires, et tout est assumé par l’Université. Ils ont fait des économies en ne s’adressant pas à des metteurs en page extérieurs. Pour sa diffusion, cette revue est surtout commandée. Nous avons une Institution de défense de l’Institut, et nous nous réunissons deux fois par an pour évoquer les problèmes de l’Institut. Nous avons déjà eu des difficultés. Il faut toujours penser à tout quand on dirige ce genre d’établissement. Nous avons entre 50 et 100 personnes pour les événements avec auteurs, et 130 pour les représentations théâtrales ou concerts.

Comment s’est passé le passage de la recherche pure au monde concret d’organisation d’événement ?

Je n’ai jamais été uniquement chercheuse, j’ai toujours été très active. Ce sont ensuite les rencontres qui font ce que l’on devient et où l’on travaille.

Quelle époque couvrez-vous avec cette programmation culturelle ?

Il n’y a pas de règle. Un jour en allant ranger la bibliothèque, nous avons trouvé trois portefeuilles de gravure du XVIIème siècle sur l’histoire de France ! Nous avons donc organisé une exposition.

Que souhaitez-vous comme avenir à cet Institut, et pour la revue ?

La revue n’a d’intérêt que portée par l’Institut. Je ne sais pas ce qu’elle deviendra si je ne reprends pas l’Institut.

Souhaitez-vous créer quelque chose de similaire en France ?

Je me plais ici, il faut que ce que je fasse corresponde à ce que j’aime et ce que je sais faire. Si je pouvais orienter l’ICP en direction de l’Allemagne, ce serait déjà bien.

Vous avez dit que vous faisiez des compte-rendus d’activité, avez-vous eu des retours ?

Deux fois par an. J’ai toujours eu des marques de confiance en retour. Nous avons été très aidés et encouragés. Les problèmes que nous avons eus, étaient concrets, mais je n’ai pas eu un obstacle humain en six ans.

Vous dirigez cet Institut, mais aussi le bâtiment. Cela nécessite de l’entretien…

Je faisais moi-même le nettoyage de mon bureau, et j’encourageais mes assistante à faire de même. Nous ne payions rien. Tout ce qui devait être réparé l’était très vite, ce qui était agréable. J’ai dû souscrire une assurance moi-même pour l’Institut, c’est la raison pour laquelle j’ai toujours assisté à tous les spectacles et tous les événements que j’organisais. On ne sait jamais ce qui peut se produire. Je ne partais pas tant qu’il y avait encore un étudiant présent.

Vous avez beaucoup travaillé sur la notion d’idiotie ? Pouvez-vous en dire un mot ?

Pour résumer, l’Idiot de Dostoïevski pour certaines personnes va être le plus sensible des hommes, mais on ne va pas lui donner sa fille à marier, quand on est mère. Dans certains registres de la vie, c’est un homme sympathique, dans d’autres il est infréquentable. Il n’est pas classable. L’Idiot à l’époque est un malade mental congénital. Ce n’est pas soignable. Cela pousse à s’interroger. Il a un rapport spécifique au langage. Le fait de le mettre en scène dans un roman fait que les intellectuels doivent se remettre en question. Dans tous les romans que j’ai lus, l’Idiot porte accusation par sa relation problématique au langage contre la seconde guerre mondiale. L’idée de progrès s’est écroulée. Une nouvelle forme de communication doit s’instaurer. J’ai étudié la notion d’idiotie dans divers champs du savoir. L’idiotie casse quelque chose et cela fait réfléchir. Il y a idiotie dadaïste, il y a idiotie mystique, etc. J’ai proposé d’étudier cela pour mes futurs cours. Mes collègues m’ont laissé le champs libre. Je propose un séminaire qui s’appelle « l’Esprit du cœur » et qui mettra en scène différents idiots présents dans l’histoire de la littérature (Marguerite Duras, Beaudelaire…).

Vous êtes aussi poète : pouvez-vous nous parler de votre vie secrète d’artiste ?

En tant que romancière sous un autre nom (Sophie Khan), c’est très difficile pour moi d’en parler. J’ai toujours eu cela en moi. Quand j’étais petite, j’avais des peluches à qui j’enseignais je ne sais quoi. Il est toujours difficile de savoir si l’on est heureux. On se fait une raison, mais il y a toujours une partie de nous insatisfaite. Il nous faut toujours plus. J’ai eu besoin de faire sortir cela. Quelles sont les alternatives à la mélancolie ? Suicide, religion, politique ? J’ai choisi l’écriture. Je n’ai pu m’engager que de cette façon. J’ai beaucoup d’amis écrivains, et je les comprends parce que je sais que c’est dur. Écrire est un très gros travail, très difficile. C’est ce dont je parle le plus mal, je suis plus à l’aise pour enseigner. L’enseignement me remet sur les rails.

Y a -t-il des initiatives spécifiques pour la bibliothèque de l’Institut ?

Il y avait essentiellement des romans français contemporains. Quelques ouvrages de philosophie, de critiques littéraire… Nous avons voulu nous spécialiser. Il a fallu « désherber », se débarrasser des livres que nous ne voulions pas garder. Aujourd’hui nous avons une belle bibliothèque avec des romans français contemporains. Il faut savoir valoriser ce que nous avons.

Comment se passe la vie culturelle en Allemagne ? Est-elle comparable à celle de la France ? La culture est-elle aussi centralisée ?

L’Allemagne s’organise en Länder, il y a seize petits états, ce qui décentralise un peu plus la culture. Dans chaque Land, il y a une capitale. Berlin est une ville formidable, au même titre que Paris, mais il y a de nombreux lieux importants ailleurs.

Quelle est la répartition du budget pour les événements de l’Institut ?

Il y avait 25 000 € en tout. Ce qui est sûr, c’est que cela ne suffisait pas. Nous dépensions environ 14 000 € par an pour les invités, 2 500 € pour l’impression des programmes, 4 500 € pour le partenariat avec le festival Primeurs, un festival littéraire, et 3 500 € pour le festival Jazz Transfer. C’est approximatif mais c’est à peu près cela. Intra-muros, les 4/5 de nos manifestations avaient lieu dans la Villa Europa. Nous organisions tout.

Comment avez-vous senti la réception du public allemand par rapport à la culture française ? Y a- t-il des personnes réticentes ?

J’ai trouvé que les universités allemandes chargées d’enseigner la culture française étaient fascinées par la France. Il y a d’autres universités qui ne partagent peut-être pas cet engouement. Mais de façon générale, j’ai toujours rencontré des personnes qui aimaient beaucoup cette culture.

On a l’impression que vous avez fait revivre complètement l’Institut…

Il n’y avais pas beaucoup de choses. En me recrutant, l’Université a renoué avec une ancienne tradition qui voulait que le responsable de l’enseignement français à l’Université soit aussi le directeur de l’Institut d’études françaises. Avant moi, l’Institut était une antenne de Mayence, mais il n’avait pas cette saison culturelle. A ce jour, il n’y a pas de remplaçant. Mais il y a de nombreuses choses qui pourront être faites à l’avenir.

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